Chers frères et sœurs dans l’évangile de ce dimanche Jésus ouvre son ministère public par un discours qui en donne le sens. Ainsi quand on l’entend proclamer « heureux les pauvres de cœur le Royaume des cieux est à eux » on comprend pourquoi Jésus n’est pas allé s’adresser aux gens influents, aux puissants de ce monde mais qu’il soit allé vers les pauvres, les petits, les affligés. Il devait leur faire connaître la Bonne Nouvelle : le Royaume de Dieu est à eux, il leur appartient Ce discours dévoile aussi qui est Jésus car en définitive c’est Lui le pauvre de cœur, le doux, le persécuté pour la justice. Cela éclaire le mystère de la croix lorsque Jésus répondra à la violence par la patience et le pardon. Il manifestera ainsi qui Il est et qui est son Père puisqu’Il est la parfaite icône du Père. Les béatitudes nous disent qui est Dieu. Aussi, si par le baptême nous sommes devenus fils et filles de Dieu, les béatitudes annoncent ce que nous sommes dans le Christ et qui par la grâce du baptême doit se manifester dans notre vie. Heureux les pauvres de cœur ! Qu’est-ce qu’être pauvre de cœur ? C’est n’être plus attachés à nous-mêmes, mais à Dieu seul. A Gethsémani Jésus nous a enfantés à la pauvreté de cœur. Pour nous il a passé ce seuil de renoncer à nous-mêmes par amour de Dieu quand il a prononcé la phrase : Abba, père, que cette coupe s’éloigne de moi, mais non pas ma volonté mais ta volonté ! L’entrée dans la pauvreté de cœur est un long chemin mais il y a des seuils, des moments clés, des moments où Dieu nous demande de lui faire confiance et de le choisir lui ; des moments où parfois comme Jésus, nous sommes appelés à prier le Père dans l’angoisse afin de recevoir la force de préférer l’amour de Dieu à notre désir immédiat ; de mettre en pratique une parole de Jésus plutôt que de vivre selon le monde. Dans l’évangile quelqu’un demande à Jésus de dire à son frère de partager leur héritage. Jésus n’y consent pas, car entrer dans les béatitudes c’est aussi vivre la parole « si on te prend ton manteau, donne ta chemise ! ». Cet homme est devant un choix : chercher à imposer son droit (car il est dans son droit) ou mettre en pratique la parole de Jésus afin d’entrer plus loin dans la pauvreté de cœur : donner de grand cœur ce que l’on nous a pris. Dans notre diocèse nous en avons un magnifique exemple à travers la vie de sainte Jeanne Jugan. Dieu lui avait révélé qu’elle devait fonder une nouvelle œuvre aussi elle a refusé les demandes en mariage qu’on lui faisait et a vécu une vie de prière et de service, en attendant l’appel de Dieu. Cet appel lui a été adressé par la Providence. Un jour apprenant qu’une femme âgée allait mourir, parce que la personne qui la soignait était décédée, elle est allée la chercher et lui a donné son lit et a pris soin d’elle. On a commencé à lui apporter d’autres vieillards abandonnés, des jeunes femmes sont venues la rejoindre. La congrégation des petites sœurs des pauvres était née. Très vite elle s’est développée et a été demandée au-delà de nos frontières mais cette œuvre a été convoitée par un prêtre qui a évincé la fondatrice pour mettre comme supérieure une jeune sœur qui lui était docile. Il a peu à peu éloigné puis caché Jeanne Jugan au milieu des aspirantes et l’a fait oublier jusqu’à effacer sa signature sur les documents d’archive. Désormais il pouvait se proclamer le fondateur. Jeanne Jugan était connue médiatiquement, elle avait reçu des prix pour son œuvre et avait fait l’objet d’articles de journaux très élogieux. Elle aurait pu revendiquer ses droits de fondatrice. Elle a choisi de vivre les béatitudes, par amour pour Dieu, pour le bien de sa congrégation et pour le bien des pauvres qu’elle servait. Elle a accepté d’être effacée et un jour où elle était seule dans le jardin et que le prêtre en question l’a croisée, elle lui a dit : « vous m’avez volé mon œuvre mais je vous la donne de bon cœur. » Elle était entrée pleinement dans la pauvreté de cœur. On devine les combats intérieurs qu’elle a du traverser pour être en mesure de faire cette offrande. Mais quelle fécondité que sa vie, si l’on pense aux fondations des sœurs et aux personnes âgées qu’elles ont accompagnées et accompagnent encore. Un autre saint de notre diocèse a été lui aussi confronté à un choix radical : Marcel Callo. Quand pendant la guerre il a été réquisitionné pour le travail obligatoire en Allemagne deux options s’offraient à lui. Il pouvait prendre le maquis, vivre dans la clandestinité mais les allemands s’en seraient pris à son frère, qui allait être ordonné prêtre, et à sa famille. Il a préféré mettre en pratique la parole de Jésus : « Si quelqu’un te réquisitionne pour faire un mille, fais-en deux avec lui. » Alors, en bon jociste, il a décidé qu’il irait en Allemagne, comme missionnaire, auprès des jeunes réquisitionnés comme lui. Faisant ce choix, il s’éloignait de sa fiancée, de sa famille, de ses relations, il mettait sa vie en danger. Quand plus tard il a été arrêté le motif était « ce monsieur est trop catholique ! » Un catholique qui vit les béatitudes et témoigne du Royaume de Dieu était trop catholique pour être laissé en vie par les nazis. C’est dans les petites choses que nous sommes appelés à vivre aujourd’hui le message des béatitudes. Aussi le petit pas que nous avons à faire cette semaine ce sera de nous assoir et de nous demander : au soir de ma vie qu’est-ce que je désirerais porter comme fruit ? Est-ce que je souhaiterais que Dieu ait fait de moi un pauvre de cœur ? Est-ce qu’il y a aujourd’hui un appel de Dieu à franchir un seuil de la pauvreté de cœur en donnant quelque chose que l’on m’a pris, en pardonnant, en acceptant des choses que Dieu permet et que je ne comprends pas. Mais demandons-nous aussi : « Puis-je me passer de la prière, de la Parole de Dieu et de mes frères si je veux devenir pauvre de cœur ? » Pour répondre à ces questions et connaître le désir de mon cœur je peux aussi me demander : quel saint ai-je envie d’imiter et de devenir ? Amen !