Chers frères et sœurs, je crois que si je vous pose la question : « Sur quoi l’évangile d’aujourd’hui porte-t-il ? » Vous allez me répondre : « le pardon ! » Et ce serait difficile de nier qu’il est question de pardonner dans ce texte. Et si je vous demande de résumer le discours de Jésus, vous serez tentés de répondre : il faut pardonner sans condition, ou sinon le Père ne te pardonnera pas ! Mais si c’est cela son enseignement, alors Jésus ne fait que répéter ce qu’a dit Ben Sira le Sage dans la première lecture. Je vous propose donc d’examiner de plus près ce texte. Tout d’abord Jésus répond à Pierre qui lui demande où doit s’arrêter le pardon entre frères, c’est-à-dire entre baptisés ? La réponse de Jésus est limpide : il ne faut pas mettre de limite au pardon, il faut pardonner « jusqu’à 70 fois 7 fois ». Puis il ajoute une parabole qui est pour le moins choquante. Un maître remet une fortune à son serviteur car il a été pris de compassion devant sa détresse. Ensuite le maître reproche à ce même serviteur de ne pas s’être comporté de la même manière avec quelqu’un qui ne lui devait qu’une petite somme d’argent. Il lui dit : ne devais-tu pas remettre, toi aussi, sa dette à celui qui te devait de l’argent ? Pourtant les deux choses ne sont pas liées. Pourquoi cet homme aurait-il ce devoir de remettre cette dette lui aussi ? Mais la conclusion de la parabole est encore plus surprenante : le maître dont parle Jésus, c’est le Père et il jettera en prison avec les siens celui qui refuse de pardonner. C’est violent, non ? Jésus est-il venu nous placer sous une loi implacable ? Aurons-nous à payer jusqu’à ce que nous ayons tout remboursé si nous n’arrivons pas à pardonner ? Pour comprendre une parabole, il faut la clé de la parabole. C’était le sens des questions par lesquelles j’ai commencé. Spontanément on pense que cette clé est le péché et le pardon. Mais je vous en propose une autre : Et si la clé était la dette, la dette d’amour que nous avons envers le Père ? Relisons donc l’Évangile en cherchant à utiliser cette clé ! Tout d’abord, est-ce possible que chacun d’entre nous doive une fortune à Dieu ? Si la clé de la parabole est le péché et le pardon, alors la petite Thérèse pourrait répondre qu’elle n’est pas concernée car son confesseur lui a dit qu’elle n’avait pas commis de péché volontaire, seulement des fautes de faiblesses. Et beaucoup de bons chrétiens pourraient se sentir en règle avec Dieu, et se dire qu’ils ne doivent que quelques piécettes à rembourser à Jésus : un petit péché de gourmandise, un retard dans les prières, un petit mensonge (tout petit), un tout petit peu de jalousie. A l’invers, si la clé est la dette d’amour envers Dieu c’est autre chose. Et, pour reprendre l’exemple de la petite Thérèse, sans avoir commis de péché volontaire elle s’est sentie immensément débitrice de Dieu ne serait-ce qu’à cause du don de la vie, du don du baptême, de la vie divine, de la foi, de la connaissance des Ecritures, de l’Eglise, de ses saints parents, de sa vocation au Carmel. Si notre dette envers Dieu est une dette d’amour alors nous sommes dans l’impossibilité de rembourser Dieu, ne serait-ce que pour le bonheur d’avoir été appelé à la vie. Mais cette dette est encore devenue plus immense que des millions de pièces d’argent quand par amour le Père a envoyé son Fils pour nous manifester son amour, mourir et ressusciter pour nous. Aussi, quel que soit la gravité de notre péché, tous nous avons une dette d’amour inouïe envers Dieu à cause de l’appel à la vie divine, au Royaume de Dieu. Lorsque nous prenons conscience de l’amour que Dieu nous a manifesté, nous ne pouvons que désirer aimer Dieu comme il nous aime. Et pour rendre à Dieu son amour, nous n’avons pas d’autres possibilité que celle d’aimer nos frères inconditionnellement. Il y a dans la littérature française un philosophe connu, étudié en classe à qui Jésus a montré quelles étaient les gouttes de sang qu’il avait versé pour lui, personnellement, sur la croix. Vous avez reconnu le philosophe Pascal. Quand il a reçu cette révélation ce philosophe n’avait qu’un mot pour l’exprimer : le mot feu ! C’est un feu d’amour qui a pénétré son cœur et lui a donné le désir d’aimer. Quand un baptisé qui sait que Jésus est mort pour ses péchés, prend conscience que Jésus pensait à lui sur la croix et est mort pour son péché à lui, cela change tout. Mais seul l’Esprit Saint peut lui montrer cela. Une dette d’amour ne se rembourse que par l’amour ! Aussi celui qui refuse de pardonner se retrouve en prison et dans l’impossibilité de rembourser sa dette. L’amour de Dieu nous a été donné pour toujours quand Dieu nous a donné son Fils Jésus, mais Dieu peut être mis en échec par la fermeture de notre cœur. Pour recevoir le flot d’amour qui coule du côté de Jésus, il faut permettre à ce flot de passer à travers nous et de se répandre sur nos frères et sœurs. Pour être transformés par la miséricorde de Dieu, il faut faire miséricorde. Le sens de la parabole est de nous inviter à prendre conscience de la dette d’amour que nous avons envers Dieu afin que notre cœur se dilate et que nous ayons besoin d’aimer comme Dieu. Le petit pas que nous pouvons faire cette semaine sera de nous demander : **« Est-ce que dans notre maison il y a dans chaque pièce un crucifix qui soit assez visible pour que l’on puisse lever les yeux vers lui et penser à l’amour que Jésus m’a manifesté sur la croix ? La dette inouïe d’amour que nous avons envers Jésus ne justifie-t-elle pas d’avoir toujours sous les yeux le rappel de cet amour ?** Prions les uns pour les autres afin de ne pas rester enfermés dans la prison où le diable veut nous garder, le refus d’aimer, mais de grandir dans la liberté des enfants de Dieu appelés à aimer sans limite. Amen !